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2.3> Images fixes, images en mouvement (3/3)

Splash page.

La forme la plus abusive des effets de cadrage dynamique est ce que l’on nomme en bande dessinée la splash-page.
Il s’agit généralement d’une image unique s’étalant sur une ou deux planches concomitantes, avec une accentuation du mouvement par décadrage externe (et parfois interne), et des effets de perspectives exagérées [1]. La plupart du temps ce procédé accentue la violence d’une page et est utilisé pour l’action. Ainsi, de nombreux auteurs de comics privilégiant la forme au fond, abusent de cette technique, créant des images ultra dynamiques, portées par des lignes de forces très puissantes, une découpe et une mise en page tape-à-l’œil. Ce sont ces artistes que Will Eisner décrit lorsqu’il affirme que « il arrive que l’artiste fasse fausse route en concentrant tout son talent sur le style, la technique et les autres mécanismes graphiques dont le but est avant tout de séduire l’œil. La réceptivité du lecteur aux effets sensoriels ainsi que la valeur qu’il leur donne renforce cette tendance et encourage la prolifération d’athlètes artistiques qui produisent des pages dessinées étourdissantes racontant des histoires dénuées d’intérêt » [2].
Mais si l’usage de la splash-page est raisonné, il convient particulièrement aux moments de climax ou à la présentation d’une action. Tout y est mis en œuvre pour faire ressortir une unique action, les autres images de la planche, si elles existent, étant alors placées à la périphérie, dans l’ombre, ne servant que la narration.
Quoi qu’il en soit, dans ce cas ce n’est pas la narration qui est privilégiée par le dessinateur, mais l’impact visuel. La splash-page est un exemple extrême de l’utilisation du cadre et des lignes de forces graphiques, son usage pouvant blaser le lecteur. Il correspond à une volonté d’étaler ses compétences sur un marché difficile. En effet, on ne retrouve cette utilisation abusive quasiment que dans les comics mainstream. Le dessinateur espère ainsi se démarquer de ses pairs, et l’image imposante attire l’œil du lecteur curieux. C’est un bon moyen d’attirer l’attention.

Dans cette planche de « Uncanny X-Men » #358 (dessins : Chris Bachalo ; scénario : Scott Lobdell ; août 1998), c’est l’appareil de destruction qui est mis en valeur.

Uncanny X-Men 358

Un cadre de petite taille positionne les personnages en contre-champ. Ce qui doit être montré dans cette planche c’est l’importance et la puissance de l’ennemi : il est présenté en contre plongée, afin d’insister sur l’importance de sa taille, et l’on peut voir dans la périphérie du cadre le résultat de son action, c’est à dire la destruction des bâtiments. Les personnages semblent impuissants face à cette machinerie futuriste, écrasés par sa masse.

Au cinéma, il n’existe pas de phénomène identique dans la forme. En effet, la mise en place de ce procédé dépend principalement de la possibilité de jouer sur la taille du cadre. Par contre des effets similaires peuvent être employés. Ils sont d’ailleurs souvent jugés comme tape à l’œil (l’effet MTV tant décrié...), et on les retrouve la plupart du temps dans les films de Kung-Fu et autre sport de combat, d’influence ou d’origine asiatique. Une série d’accélérations se finissant sur un ralenti provoquera une insistance sur l’action ralentie. Si celle-ci est en plus accentuée par un bullet-time qui consiste à simuler un déplacement de caméra autour d’une image fixe, l’effet est complet. « The Matrix » use, voire abuse de cette technique dans des scènes de combat extrêmement chorégraphiées, et fortement inspirées de la tradition nippone.
Lorsque Trinity affronte les agents de police au début du film, elle saute, la jambe en détente, prête à frapper le policier. L’image se fige, la caméra tourne autour des protagonistes, s’arrête dans l’axe opposé. L’image repart, Trinity donne un coup de pied au policier. L’action de Trinity est mise en valeur par ce procédé, prenant plus d’importance que les autres mouvements, alors que temporellement l’action de donner un coup de pied sauté est très courte.
La plupart du temps, c’est la volonté de créer une dynamique et de mettre en avant les mouvements des personnages qui justifie l’utilisation d’effets que l’on nommera effets de splash-page. C’est la réutilisation constante de ces méthodes qui provoque un effet négatif.

Il ne faut pourtant pas généraliser. Une image pleine page montrant un paysage sans action se veut plus contemplative que dynamique. L’effet est alors à rapprocher d’un plan large de grande durée comme on peut en voir au cinéma.
Dans « Gunm » (Yukito Kishiro, 1991), l’héroïne Gally est plongée dans ses pensées. Une double page la montre en pleine réflexion, la ville en contrebas.

Il n’y a pas ici d’effet splash-page, même si tous les éléments classiques de cette figure de style sont présents. L’absence d’action fait de cette double planche un moment de solitude, qui demanderait pour prendre une valeur cinématographique proche un plan long, voire un lent panoramique.

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[1Littéralement, le terme splash-page désigne toute image en pleine page, mais le sens a dévié pour ne considérer que les pleines pages d’actions.

[2« Bande dessinée, art séquentiel » (1985).

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