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2.5> Les espaces interstitiels (2/4)

Coupe et gutter.

La coupe est le passage d’un plan a l’autre. C’est un moment durant 1/24ème de seconde au cinéma (ou 1/25ème à la télévision). La différence entre une coupe et le passage d’une image à une autre est infime. Le moment en lui-même ne change pas. En effet, une coupe n’est pas définie par sa nature même, mais par les deux images qui l’entourent. Elle n’existe que si celles-ci ont une grande différence. C’est à dire uniquement lorsque le passage de l’image ante-coupe à l’image post-coupe est perceptible en dépit des phénomènes optiques de restitution du mouvement (voir plus loin).
Ceci est le point de vue dans la continuité du montage, la coupe correspondant en réalité au phénomène physique de couper la pellicule et de la joindre à un autre morceau de pellicule. Mais en fin de compte, du point de vue de la perception, c’est un phénomène visuel qui a lieu. La durée narrative d’une coupe peut donc correspondre à zéro seconde dans le cas d’une coupe dans la même séquence, comme à un plus long moment si un changement de séquence s’opère.

Pour ce qui est de la gouttière, ou caniveau [1], tel que la définie Scott McCloud, mais que l’on nomme aussi de façon moins poétique espace inter-iconique, c’est aussi un point de passage. Mais c’est un lieu correspondant à un moment. Il correspond au passage entre deux cases. C’est le lieu où l’on imagine tous ce qui se passe entre celles-ci. La gouttière correspond à un moment plus ou moins long, une seconde comme trois siècles peuvent se passer dans cette fine bande. La plupart du temps elle est blanche et bien délimitée, mais elle peut être de n’importe quelle autre couleur ou bien supposée.

Dans « Machine qui rêve » (novembre 1998), Tome et Janry ont voulu changer l’orientation de la bande dessinée Spirou. Recherchant un ton plus sombre, une histoire et un graphisme plus réaliste (par opposition à l’orientation humoristique qui prévalait jusqu’ici), les auteurs ont décidé de faire baigner leur héros dans les ténèbres. La gouttière devient noire, dégageant un ton, une expression, qui met en évidence la mise en scène cinématographique, proche du thriller.

Il ne faut pas négliger, aussi bien pour la coupe que pour la gouttière, la possibilité d’un flash-back. En effet ces espaces, ou moments, entre les images peuvent très bien nous ramener en arrière dans le temps. Leur durée relative n’est donc pas limitée à un temps positif.

Le rapport de sens entre ces deux outils essentiels est tout de fois à relativiser. En effet, en bande dessinée deux cases peuvent correspondre à un unique plan cinématographique : « La notion de plan fixe pourrait donc, dans un certain sens, se rapporter à toutes vignettes. Mais une succession de case peut mieux se rapprocher de cette notion cinématographique. Le cadre, l’angle de prise de vues, le décor, la taille,... restent exactement les mêmes tout au long de la succession présentant une unité. Au contraire, les éléments primordiaux évoluent. » [2]

La bande dessinée peut aussi se permettre des « montages » plus syncopés que le cinéma, passer d’une action à une autre sans aucune transition logique, en particulier dans les scènes d’actions. On retrouve tout de même ce type de montage dans des films récents, tel les filmographies asiatiques (John Woo, Wong Kar-Waï,...), ou chez les jeunes réalisateurs (Gans,...).

On retrouve donc aussi bien dans la coupe que dans la gouttière un rôle proche. D’abord il s’agit d’un procédé d’articulation de la narration, il découpe l’histoire en éléments grammaticaux mis en relation par un vocabulaire [3] ; ensuite d’un espace (temporel ou spatial) laissé à la libre interprétation subjective du lecteur, c’est ce dernier qui consciemment ou inconsciemment comble ce vide en se basant sur sa propre expérience.
Pour Will Eisner, « La compréhension d’une image demande une somme d’expériences communes à l’auteur et au lecteur.(...) Lors de la lecture, une interaction doit se créer parce que l’artiste aura utilisé des images qui se trouvaient dans les esprits des deux parties. Le succès ou l’échec de cette méthode de communication dépend de la facilité avec laquelle le lecteur comprend le sens et l’impact émotionnel de l’image. » [4] Cela est d’autant plus vrai lorsque c’est le passage entre deux images que doit comprendre le lecteur. Le remplissage de la gouttière est donc bien plus efficace s’il correspond à une expérience commune à l’auteur et au lecteur.

Voilà en ce qui concerne coupe et gutter d’un point de vue conceptuel. Nous allons maintenant voir quels sont les phénomènes physiques qui régissent cette interprétation du vide.

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[1Gutter en anglais.

[2Manuel Kolp « le langage cinématographique en bande dessinée », 1992.

[3On retrouve ici l’analogie à l’écriture en tant qu’art séquentiel.

[4In « La bande dessinée, art séquentiel », 1985.

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