Logo Businux

2.5> Les espaces interstitiels (4/4)

Ellipse.

Au cinéma il y a ellipse toutes les 24 images (ce phénomène étant rendu invisible par la persistance rétinienne et l’effet phi) mais aussi entre chaque coupe. En bande dessinée l’ellipse est présente entre chaque case.

Vide :

L’ellipse est un vide nécessaire à la narration. Une histoire c’est un choix d’événement, une sélection de moment intéressant. Le fait de faire le choix de ce que l’on garde implique aussi que l’on fasse le choix de ce que l’on jette. C’est ce dernier élément qui fait l’ellipse.

Si au cinéma elle est peu visible, si ce n’est lorsque l’on change de séquence ou pour un effet précis, en bande dessinée elle est la base du langage. Car entre deux cases il n’y a rien. Seul un vide, que la gouttière nous rappelle mais ne nous montre pas, subsiste. Mais notre esprit rejette ce vide et le comble. C’est ainsi, la nature a horreur du vide, et nos perceptions aussi, il faut combler, et cela s’effectue par les phénomènes optiques et mentaux vus précédemment. Même lorsque l’on ressent un vide, c’est en fait une perception d’un concept que l’on veut nous transmettre.

Aussi bien dans la bande dessinée que dans le cinéma, les Asiatiques usent du vide comme d’un élément à part entière. Car dans les cultures orientales, un objet est autant ce qu’il nous montre de lui que ce qu’il nous cache. C’est cela le vide, mais dans ce sens il reste toujours quelque chose.
Il y’aurait donc au moins deux types de vide :
- Le vide diégétique est ressenti à la lecture. C’est le ciel nuageux qui attend le passage de « Nausicaä » [1], un élément visuel ne représentant rien d’important (mais qui peut tout de même être essentiel). Dans une bande dessinée en noir et blanc, le ciel est de la couleur du papier, c’est à dire ne correspondant à aucune valeur. Le fondu au noir cinématographique sert souvent de compression temporelle, en indiquant visuellement l’ellipse. Une case noire aura le même effet.
- Le vide invisible est issu du montage. C’est ce que l’on ne voit pas entre deux plans, ce que l’on rejette entre deux cases. C’est une ellipse spirituelle plus ou moins recherchée par le narrateur. C’est la transparence de Bazin, mais c’est aussi le phénomène de compensation, de complémentation [2], que l’on retrouve en bande dessinée. Lorsque quelque chose devient invisible, notre esprit suppose qu’il est toujours là, quelque part, et donc suppose cet endroit, le crée à partir des données qu’ils possèdent. Les données de bases sont supposées acquises : c’est le mode de fonctionnement du média. Ensuite, c’est au narrateur de nous informer afin que l’on puisse combler les vides.

Remplissage :

L’effet Koulechov se retrouve dans ce phénomène. On comble le manque entre deux images en les associant pour créer une relation inexistante entre ces deux images prises individuellement. Mais il y a aussi dans ce phénomène ce que décrit Eisenstein dans sa définition du montage : l’apparition d’une troisième image issue de la relation entre les images juxtaposées. Cela est d’autant plus vrai en bande dessinée, car l’espace temporel entre deux images peut être très grand.

L’ellipse n’est donc pas uniquement un vide. Car sa présence créée un plein. Cette absence, cette saute de temps peut donc prendre plusieurs valeurs :
- Elle peut être scénaristique, c’est à dire utile à la narration, et dans ce cas elle est située entre deux séquences ou alors elle montre une perte de connaissance. C’est alors une ellipse réfléchie et pleinement assumée. Elle est présente pour faire effet, amener le lecteur ou le spectateur dans un certain état, une certaine connaissance des éléments du récit. Soit ce que l’ellipse rejette est sans importance, et ne méritait donc pas d’être montré, soit le temps rejeté est une clé du récit, et elle est cachée pour mettre le public dans un état de questionnement, de mystère. Il y a là un remplissage effectué par le lecteur d’après des éléments diégétiques. Mais cette extrapolation s’effectue à partir du vide.
- Elle peut, comme on l’a vue précédemment être invisible. Dans ce cas le remplissage ce fait par effet de montage. On suppose un état transitoire entre les deux plans concernés, l’inventant. Un raccord dans le mouvement sera imaginé par repérage visuel. Une trajectoire commençant dans un plan et finissant dans l’autre sera supposée continue. Pourtant, elle peut avoir été tournée en deux fois, et elle sera toujours dessinée en deux temps.

L’ellipse est donc un outil indispensable de l’art séquentiel. Bien qu’elle ne soit pas toujours perceptible, elle crée le lien entre les différents éléments, les différentes unités, de l’œuvre.

Conclusion
Bonus


[1« Kase no tani Naushika », Miyazaki Hayao, 1984

[2Dominique Petitfaux, traducteur de « L’art invisible, comprendre la bande dessinée » : « (...) j’ai traduit closure par ellipse, mot astucieux et commode, mais qui ne rend pas compte de cet effort de complémentation que doit fournir le lecteur, qui reconstitue les phases intermédiaires que l’auteur n’a pas montrées(...). »

Commentaires